Fenêtre photographique sur le territoire occupé
Quand la fracture devient paysage
Le 13 septembre 1986, un journal de Chypre a titré ainsi un reportage sur le nord occupé.
Le reportage annonçait que, grâce à l'objectif d'un collaborateur étranger qui avait récemment visité le nord occupé de Chypre, une fenêtre s'ouvrait sur les territoires occupés. Les photographies montraient Kyrenia, Varosha, le secteur turc de Nicosie, Famagouste et l'antique Salamine.
Ce collaborateur, c'était moi.
J'ai franchi la Ligne verte avec mon appareil photo sous le bras. Je ne poursuivais pas une thèse. Je ne portais pas encore le langage qui, bien des années plus tard, trouverait sa forme dans La Raison Assiégée. J'allais, simplement, regarder. Entrer là où l'on n'entrait pas. Enregistrer ce qui restait de l'autre côté d'une frontière dressée sur une île partagée.
Famagouste apparut comme une ville retirée du temps.
Des hôtels face à la mer. Des immeubles ouverts par la guerre. Des balcons vides. Des rues sans circulation. Des plages sans retour. Des fenêtres tournées vers personne. Des barbelés là où la vie avait été.
Varosha n'avait pas été vidée comme on vide une ville qui accepte sa fin. Elle avait été abandonnée sous la présomption du retour. Beaucoup de ceux qui fuirent laissèrent derrière eux la forme immédiate de la vie : la table, les vêtements, les meubles, les voitures, la cuisine, les objets d'usage quotidien, ce que nul n'abandonne tout à fait quand il croit ne partir que pour un temps.
Ils ne sortirent pas d'une biographie close.
Ils sortirent d'un après-midi interrompu.
Le reportage l'appelait la ville morte.
L'expression était exacte et, en même temps, insuffisante. Une ville morte garde quelque chose d'une conclusion. Famagouste ne semblait pas conclue. Elle semblait retenue. Elle semblait une phrase coupée par la force et contrainte de demeurer au milieu de sa propre énonciation.
Des maisons encore debout. Des chambres sans voix. Des façades enfoncées dans un silence sans écho. Le siècle avançait dehors ; dedans, le temps restait figé dans le geste de qui crut qu'il reviendrait.
Avant d'avoir les mots pour le nommer, j'ai vu que l'occupation ne prend pas seulement le territoire.
Elle prend la séquence.
La vie expulsée, sa forme restait debout. L'hôtel était encore un hôtel. L'avenue était encore une avenue. La plage était encore une plage. L'immeuble gardait la silhouette d'un foyer possible. Tout était là, sauf ce qui le rendait habitable.
Ce fut la première leçon.
La violence ne détruit pas toujours ce qu'elle conquiert. Parfois elle le conserve pour prouver qu'elle peut en empêcher le retour.
La ruine commune tombe.
La ruine politique demeure.
Elle demeure parce que quelqu'un la garde. Elle demeure parce que quelqu'un l'administre. Elle demeure parce que quelqu'un dresse des barbelés autour d'une vie suspendue et transforme l'interruption en régime.
Famagouste n'était pas un lieu abandonné.
C'était une démonstration.
Une ville peut continuer d'exister sans ses habitants. Une maison peut continuer d'être une maison quand plus personne ne peut y prononcer encore le mot foyer. Entre les deux, la plage continue de regarder la mer sans appartenir à ceux qui s'en souviennent, et l'immeuble garde la forme de l'hospitalité après avoir perdu tous ses hôtes. Chaque chose gardait sa forme. Aucune ne gardait son sens.
Sur l'une de ces photographies, des touristes prenaient le soleil près d'immeubles encore marqués par les obus. La scène avait une obscénité sereine : le loisir à côté de la fracture, l'été à côté de la blessure, le présent marchant à côté d'un passé qui n'avait pas reçu de sépulture.
Nul besoin de crier.
L'image suffisait.
Un corps historique peut être divisé de telle sorte qu'une partie apprenne à vivre auprès de l'amputation. L'amputation ne disparaît pas. L'habitude commence à l'entourer.
Bien des années plus tard, en écrivant La Raison Assiégée, j'ai reconnu dans cette scène l'une de ses intuitions : la violence visible peut cesser et la blessure rester ouverte. La paix est une fonction de l'intégrité de la séquence.
Quand la séquence se brise, le dommage ne reste pas en arrière. Il s'organise. Il s'hérite. Il devient carte, frontière, éducation sentimentale, preuve muette contre tout récit qui voudrait commencer au chapitre suivant.
Famagouste enseignait cela.
On ne comprend pas une blessure en regardant seulement le jour où elle a cessé de saigner. Il y a des blessures qui deviennent architecture. Il y a des défaites qui deviennent urbanisme. Il y a des expulsions qui deviennent paysage.
La ville fantôme était une ville changée en argument.
Chaque hôtel vide disait : ici il y eut un monde.
Chaque fenêtre brisée : ici il y eut une attente.
Chaque barbelé : ici la force a décidé où la mémoire devait finir.
Chaque rue sans pas : le retour n'a pas été vaincu ; il a été administré.
L'occupation n'est pas seulement contrôle de l'espace.
Elle est contrôle du temps.
Qui occupe une ville n'occupe pas seulement ses rues. Il occupe l'avant et l'après : la possibilité de raconter, le droit de continuer, l'intervalle entre la perte et la réparation.
Le visiteur voit des ruines.
L'expulsé voit une phrase qui lui appartenait, qu'un autre a laissée inachevée.
Je croyais photographier une ville.
Je photographiais une permanence.
Des années plus tard, à Barcelone, enfermé pendant des heures derrière le rideau baissé d'un bar sur les Ramblas, je retrouverais une autre forme de la même question : l'instant où la rumeur devance le jugement et fait de l'autre un suspect avant le fait.
Chypre fut différente.
L'ordre était inversé. Le jugement ne précédait pas le fait : le fait était déjà planté dans le territoire, comme une sentence de pierre.
Barcelone fut la vitesse du verdict.
Famagouste, la permanence de la fracture.
Sur les Ramblas, le danger était que l'esprit public complète une séquence fausse avant de la connaître. À Famagouste, que le monde accepte une séquence rompue comme si elle était paysage.
Les deux scènes appartiennent au même livre.
L'une enseigne comment naît le soupçon.
L'autre, comment se normalise la perte.
L'une se produit en minutes.
L'autre dure des décennies.
L'une montre l'imagination assiégée par la rumeur.
L'autre, la mémoire assiégée par les barbelés.
Et dans les deux apparaît la même exigence : ne pas laisser la force, la peur, la fatigue ou l'habitude dicter le point de départ du jugement.
La raison assiégée commence là où quelqu'un exige de ne regarder que le dernier fragment.
C'est pourquoi Famagouste ne peut se lire ni comme une carte postale de ruine ni comme un document nostalgique. C'est un avertissement sur l'histoire quand elle perd sa continuité. Sur le territoire quand il est coupé de ses habitants. Sur la mémoire quand on l'empêche de revenir dans ses propres rues.
L'appareil photo fut ma première forme d'obéissance à la séquence.
Regarder avant de conclure. Enregistrer avant de simplifier. Franchir la ligne avant de répéter la carte reçue. Laisser la ville dire son dommage sans la changer encore en slogan.
Je ne savais pas alors que cette discipline deviendrait pensée. Je ne savais pas que ces photographies trouveraient leur place dans La Raison Assiégée, au chapitre «La Permanence Organisée».
Mais la ville le savait déjà.
Famagouste se tenait là, derrière les barbelés, enseignant en silence qu'une blessure historique ne commence pas où il convient au narrateur, ni ne finit où il convient au pouvoir.
La paix ne consiste pas à cesser de regarder la ville interdite.
Elle commence quand la séquence retrouve son droit d'être entière.