Le rideau métallique et le verdict
Quand la rumeur devance le jugement
Le 17 août 2017, un rideau métallique est descendu et nous a enfermés.
Ma femme, Alicia, et moi venions de déjeuner sur les Ramblas, à Barcelone. Je voulais partir ; elle a voulu rester encore un peu. Je n'ai pas su pourquoi : elle a été ferme sans insister. Ces quelques minutes de plus nous ont épargné de marcher là où la camionnette a foncé. Quand le patron du Núria a baissé le rideau, le monde extérieur s'est scellé. Pendant des heures, la seule fenêtre fut l'écran du téléphone. Tout arrivait par là : que c'était un attentat, qu'il y avait un terroriste, qu'ils étaient plusieurs, qu'une camionnette avait fauché les passants. La réalité entrait par fragments, en désordre, se corrigeant elle-même.
Et puis, sur Twitter, la rumeur : l'un des terroristes se cacherait dans le restaurant turc d'à côté.
Il n'y avait pas de preuve. Il y avait un lieu, une origine et une peur. Cela a suffi. En quelques minutes, le voisin, contigu et inconnu, est devenu la menace. J'ai vu, sans savoir que je le voyais, comment se fabrique un verdict : avant le fait, une appartenance sait déjà ce qu'il doit signifier.
Des années plus tard, j'ai écrit un livre pour nommer ce que ce rideau m'avait fait subir. Ce que j'ai vu au coin d'une rue, d'autres l'avaient pensé au fil des siècles. En voici la moelle.
La nouvelle arrive et le jugement est déjà rendu.
Avant la preuve, avant le témoignage, avant que quiconque reconstruise ce qui s'est passé, la sentence attend. Le fait comparaît tard : une scène l'attend déjà, une émotion le traduit déjà, une appartenance sait déjà ce qu'il doit signifier. Le verdict, autrefois conclusion, devient condition de lecture. L'écran promettait de l'information ; il livrait de la réaction.
Nous avons coutume d'appeler cela un problème moral : trop peu d'empathie, trop de haine, les passions qui brouillent la raison. La morale arrive tard et explique peu. Sous la clameur opère un mécanisme froid et exact. La tâche n'est pas de le condamner : c'est de comprendre comment il fonctionne.
Tout conflit est une séquence.
Quelque chose arrive. Quelque chose le provoque. Quelque chose s'ensuit. La violence déborde la figure du mal soudain et du mystère insondable : c'est un enchaînement lisible, récurrent, démontable. Elle a une architecture. Et toute architecture se lit, plan par plan.
Le dommage commence quand la séquence se rompt.
Le verdict qui précède le fait. L'abstraction—eux, les autres, le voisin—qui prend la place du visage. Le mot qui supplante ce qu'il devait nommer. La séquence cesse d'orienter le jugement ; le jugement capture la séquence. Et la machine qui propage la rumeur ne pense pas comme un juge : elle ordonne comme un marché. Elle ne demande pas ce qui est arrivé d'abord ; elle demande ce qui retient le regard.
Là où la séquence se brise, naît l'alibi.
Et l'alibi est fertile. La chaîne rompue, la violence devient répétable : elle ne rend plus de comptes aux faits. Elle devient rentable : il existe des systèmes qui se font payer pour administrer la rancœur. Elle devient perpétuelle : le jugement qui n'attend pas la preuve ne peut pas non plus être réfuté par elle. La structure crée les incitations ; les acteurs décident de s'en servir. Nul ne décide hors de l'ordre qu'il habite ; nul ordre ne décide entièrement à la place de ses acteurs.
Là où l'alibi prospère, la violence prospère. Là où la violence devient forme, la forme devient prison.
Ce qui rompt cette chaîne n'est pas plus de ferveur ; c'est le contraire. Restituer l'antécédent. Nommer l'agent. Relier le fait à sa cause. Rendre chaque jugement à sa preuve, chaque abstraction au visage qu'elle cache, chaque mot à ce qu'il nomme. Garder la mesure et affamer la force. L'exigence n'est pas de tout archiver : c'est d'empêcher que le jugement ne s'émancipe de sa preuve.
D'où le nom de ce qui venait sans nom : la paix est intégrité de la séquence.
Pas un état d'âme. Pas un accord de volontés. Une propriété structurelle. La raison assiégée n'a pas demandé à être invincible : elle a demandé à être lisible. Elle a demandé de suivre le fil jusqu'à l'endroit où la blessure a commencé. Elle ne promet pas la paix ; elle en promet la condition : qu'aucune voix ne reste hors du récit qui la condamne, que le fait précède le jugement, que le visage résiste à l'abstraction. La séquence restituée refuse à l'alibi tout asile.
On ne demande pas au lecteur de prendre parti plus vite, ni de crier plus fort, ni de mieux choisir son camp. On lui demande d'arrêter le réflexe. De résister au verdict offert gratuitement. De reconstruire la séquence avant de la clore. C'est de la patience dans un temps qui récompense la vitesse ; voilà pourquoi cela coûte, et pourquoi cela importe. La paix ne commence pas dans le sermon : elle commence là où change la récompense.
Le rideau levé, nous sommes sortis les mains en l'air, un par un. Les Ramblas étaient militarisées et silencieuses. L'hôtel se trouvait dans la zone bouclée ; j'ai marché jusqu'à la place de Catalogne et j'ai sorti mon appareil. J'ai photographié la place vide, conquise par les pigeons : le symbole de paix de Picasso, seul dans une ville qui venait d'être blessée.
No tenim por. Le lendemain, je suis retourné marcher sur les Ramblas. Les pigeons avaient déjà repris la place ; nous avons repris la rue. Sans le savoir, je faisais la seule chose qui dispute à la tragédie le dernier mot : ne pas laisser la blessure devenir loi. Comme Alicia, ce matin-là, lorsqu'elle a voulu rester : sans raisons, mais non sans savoir.