Pourquoi le livre s'appelle La Raison Assiégée
La condition qu'étudie le livre
Parce que la raison n'a pas disparu : elle a été encerclée. Cette nuance est le titre tout entier.
Les gens pensent toujours. La raison fonctionne toujours. Le terrain où elle opère a été aménagé avant qu'elle n'y arrive.
Le camp est déjà choisi. La victime est déjà reconnue. Le coupable est déjà nommé. La séquence est déjà coupée. Le mot porte déjà une sentence. L'algorithme a déjà décidé de ce que nous verrons d'abord. L'appartenance a déjà établi quel fait exige un contexte et lequel s'en passe.
Le jugement cesse d'être la conclusion de la séquence. Il devient la condition sous laquelle la séquence sera lue. Voilà le siège.
Qui assiège
Aucune de ces forces à elle seule. La propagande, l'idéologie, la technologie, la guerre, le traumatisme, la mémoire, la religion, le pouvoir, les médias : toutes peuvent opérer comme forces assiégeantes, et elles le font lorsqu'elles rétrécissent l'espace où le jugement demeure libre.
Le verdict anticipé et la raison anticipée nomment des formes du siège. La Raison Assiégée nomme la condition elle-même.
Pourquoi « assiégée »
Mieux que capturée ou vaincue, parce qu'à l'intérieur d'un siège il reste de quoi résister.
La raison conserve ses instruments. Elle peut reconstruire l'antécédent. Elle peut rendre un fait à sa séquence. Elle peut intervertir les noms et éprouver le principe. Elle peut reconstruire le récit de l'autre partie jusqu'à ce que celle-ci s'y reconnaisse. Elle peut distinguer l'explication de l'absolution. Elle peut refuser d'accorder à notre douleur juridiction sur l'humanité d'autrui. Elle peut réviser le verdict.
Vingt sages comparaissent pour conserver les procédures de la raison lorsque les conditions qui l'entourent poussent vers la sentence déjà rendue. La voix qui suit est la vôtre.
Ce qui est assiégé
Une précision qui ordonne le reste : ce qui est encerclé excède la vérité. C'est la faculté de juger.
Les faits peuvent demeurer présents. Le siège opère sans les effacer : il lui suffit de rompre leurs relations, d'altérer leur ordre, de sélectionner leurs antécédents ou d'imposer d'avance la catégorie sous laquelle ils seront interprétés.
En juin 1944, une délégation du Comité international de la Croix-Rouge et du gouvernement danois parcourut Terezín. En mai les nazis avaient déporté sept mille cinq cents prisonniers à Auschwitz pour que le ghetto ne parût pas surpeuplé. Ils réparèrent les rues, repeignirent les façades, élevèrent un pavillon de musique dans le parc. L'itinéraire était fixé d'avance. On avait indiqué aux prisonniers quoi répondre et quels sujets éviter. Il y eut un opéra pour enfants et un chœur de prisonniers qui chanta le Requiem de Verdi.
Les trois délégués écrivirent des rapports favorables. Aucun ne mentit : ils décrivirent ce qu'ils virent. La séquence qu'ils virent avait été construite par ceux qui les recevaient.
Les faits peuvent survivre tandis que disparaît la séquence qui leur permet de signifier. Et lorsque la séquence disparaît, la raison se retrouve enfermée parmi des conclusions déjà disponibles.
Le laboratoire
En Israël et en Palestine la pression sur le jugement est aujourd'hui plus intense que sur tout autre front. Le titre regarde plus loin.
Le même siège apparaît à Athènes, dans le pouvoir, dans les institutions, dans les entreprises, dans la propagande, dans l'archive, dans l'urgence, dans les algorithmes, dans l'accusation, dans la mémoire. Le livre élargit le diagnostic jusqu'à montrer que la structure est générale.
Le livre étudie ce qui advient lorsque nous pouvons encore raisonner, et que les forces décidant ce que nous voyons, dans quel ordre nous le voyons et ce qu'il nous est permis de conclure arrivent avant notre jugement.
Son sujet est l'issue, tant que le siège demeure ouvert.