Pilar Rahola sur la sélectivité médiatique et les mythes du récit public
Cette conversation avec Pilar Rahola, journaliste catalane correspondante de guerre en Éthiopie, en Érythrée, dans les Balkans et dans le Golfe, qui a couvert la chute du mur de Berlin, l’assaut du Parlement russe et l’indépendance balte, aborde la mécanique du récit public contemporain : comment l’attention est sélectionnée, comment les mythes s’installent, comment opère la parole qui blanchit, et comment la terreur se reproduit elle-même comme idéologie totalitaire.
Les opinions de l’invitée sont les siennes ; la section Conversations n’implique pas d’accord doctrinal.
En dialogue avec le chapitre Le Miroir Algorithmique
Il n'est pas vrai que les gens souffrent de toutes les guerres. Ils ne souffrent que des guerres qu'on leur montre à la télévision.
Paroles de Pilar Rahola, en dialogue avec La Raison Assiégée de Jimmy Baikovicius.
La sélectivité de l’attention
Il n’est pas vrai que les gens souffrent de toutes les guerres. Ils ne souffrent que des guerres qu’on leur montre à la télévision. Celui qui décide quelle guerre vous intéresse et quelle guerre ne vous intéresse pas, ce n’est pas le citoyen ordinaire, mais le média ou le récit public.
La guerre du Yémen a été terrible et cruelle. Elle a duré des années. On estime à environ 400 000 le nombre de morts, et je n’ai jamais vu cela passer à la télévision. La guerre de Syrie, nous l’avions à nos portes : les gens fuyaient en tentant d’entrer en Europe et, en Europe, nous leur avons dit non. Nous les voyions mourir en tentant d’arriver et de sortir de leur pays, et je n’ai jamais vu aucune manifestation.
Le monde est rempli de conflits. Mais le récit sélectionne. Il n’y a pas un récit sur la victime, mais un récit sur le présumé coupable.
Les trois mythes du récit public
Trois mythes installés rendent difficile toute analyse objective.
Le premier mythe est l’inversion de la victime universelle. Un courant idéologique qui s’est retrouvé sans héros remplace les vieux combattants contre le capitalisme par une nouvelle victime universelle. Avant, c’était l’ouvrier, le guérillero. Maintenant la cause change, mais la structure demeure : quelqu’un doit être l’opprimé absolu, quelqu’un doit être l’oppresseur absolu. Le monde se réduit à une dichotomie simple qui nie toute nuance.
Le deuxième mythe est sémantique. La presse choisit ses mots. Elle ne parle pas de terroristes : elle parle de miliciens, de guérilleros. Le double standard opère face à une violence qui tue des civils sur Les Ramblas, à Londres, à Buenos Aires, à Bali. Elle reconnaît la terreur quand elle survient chez nous. Elle la renomme quand elle survient au loin. Le mot blanchit.
Le troisième mythe est catégoriel. On présente comme cause territoriale ce qui est un projet idéologique totalitaire. Quand une vice-présidente de gouvernement répète un slogan sans en comprendre le sens, elle ne défend pas un peuple : elle défend une devise. L’immense majorité de ceux qui parlent ne savent rien, mais croient tout savoir.
Le microscope mondial
Il y a une disproportion que peu mesurent. Un peuple de quinze millions de personnes et huit milliards qui parlent de lui. Des montagnes du Népal au moindre village d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est, tous savent que ce peuple existe. Ils ne savent pas que les Catalans existent. Ils ne savent pas qu’existe tel ou tel peuple quelque part en Afrique. Mais ils savent que les Juifs existent.
Et maintenant que nous avons les réseaux sociaux, ces huit milliards disposent d’un canal de transmission immédiat. La disproportion n’est pas nouvelle. La vitesse, si.
La culture de l’annulation
Ils ont imposé des concepts et nous ont refusé le débat. Ils ont fixé une sentence et éliminé la possibilité de la discuter. Si tu défends quelque chose de différent, tu n’es plus quelqu’un avec qui débattre : tu es aussi un complice. On t’annule. On te désigne.
Dans l’air du débat public, il ne reste pas deux positions opposées : il reste une position canonique et une position proscrite. La conversation ne se gagne ni ne se perd. Elle s’interdit.
Éducation pour la vie ou éducation pour la mort
La différence entre une éducation pour la vie et une éducation pour la mort n’est pas rhétorique. C’est la différence entre l’humanité et la négation de l’avenir.
Quand un enfant devrait adorer ses idoles enfantines et finit par idolâtrer ceux qui meurent en tuant, nous ne sommes pas devant un choix culturel. Nous sommes devant une ingénierie délibérée. La terreur a besoin que la génération suivante hérite de la terreur. Sans cette transmission, la terreur s’éteint. C’est pourquoi la terreur éduque.
La terreur comme idéologie totalitaire
Pour ceux qui utilisent leur religion, leur nation, leur race ou leur cause pour tout détruire : il n’y a pas de dieu, il n’y a pas de race. Il n’y a que le mal.
Le communisme a utilisé une cause, la justice sociale, et a massacré des millions. Le nazisme a utilisé la cause de l’Aryen et a détruit sa propre nation. L’islamisme radical utilise Dieu et détruit son propre peuple.
Idées différentes. Motifs différents. Circonstances différentes. Mais la même idéologie : la terreur. Idéologie totalitaire. Rien de plus.
La vérité en zones de guerre
J’ai été en zones de guerre. Quand tu es en zone de guerre, tu ne peux te fier à aucune source. Car dans une guerre, la vérité disparaît.
Pourtant, la presse internationale applique un critère asymétrique : quand une information vient d’un camp, elle la présente entre guillemets, comme un doute. Quand elle vient de l’autre, elle la recopie en titre. Cette asymétrie n’est pas du journalisme. C’est une position préalable déguisée en couverture.
La clôture
Malgré tout, il y a un noyau que le récit ne détruit pas. Les gens, au fond, veulent vivre. Les mères qui pleurent leurs enfants voudraient une situation où leurs enfants ne deviendraient pas des terroristes. La vie a toujours plus de force que la mort.
Ce n’est pas une consolation. C’est une observation. Tant que subsiste ce noyau, le récit peut être désarmé.
Écho doctrinal : chapitre Le Miroir Algorithmique de La Raison Assiégée de Jimmy Baikovicius