Le jugement

L'alibi de l'équidistance

Le jugement refuse la condamnation préalable.

11 juin 2026 · Publié initialement dans Blog personnel · Voir l'original

À une époque enivrée d’absolus, le renoncement à juger se déguise en prudence. Des formules comme « ils sont tous aussi mauvais », « la faute est partagée » ou « la vérité est au milieu » se donnent des airs de sagesse et de neutralité supérieure.

Ces phrases dissimulent leur propre revers : elles opèrent comme des alibis conçus pour clôturer l’exigence de la pensée et la responsabilité du jugement.

Du chapitre Hannah Arendt

Le jugement qui ne se laisse pas juger a déjà cessé d'être jugement : il est devenu slogan.

Du livre La Raison Assiégée.


L’équidistance comme renoncement

Déclarer l’égalité des maux coûte moins que comprendre leurs différences. L’équidistance interrompt l’effort de penser les faits concrets ; à l’abri d’une fausse impartialité, elle dissout les distinctions éthiques réelles. Proclamer la neutralité face à des atrocités vérifiables est un renoncement écrit en belles lettres.

Penser, c’est ce dialogue silencieux que l’âme entretient avec elle-même.

— Hannah Arendt, La vie de l’esprit (1978)

L’équidistance élude le jugement par inertie ; le victimisme le bloque par imposition. Dans le premier cas, le jugement est abandonné. Dans le second, il est interdit au nom d’une supériorité morale.

Le victimisme comme bouclier absolu

Substituer au jugement le grief historique engendre une formation politique perverse : la conversion de la souffrance en alibi. Toute critique des méthodes de la partie lésée est aussitôt disqualifiée comme complicité avec l’oppresseur. Le débat est annulé sous un seul mot d’ordre : Comment osez-vous mettre sur le même plan la victime et le bourreau ?

Le jugement exige d’examiner ses propres actions ; le victimisme absolu dispense de cet examen. Qui transforme la douleur en privilège épistémique abdique la responsabilité réflexive. La souffrance oblige à juger avec plus de rigueur, elle n’accorde jamais la licence de cesser de juger.

Seule la pure et simple absence de pensée […] est ce qui le prédisposa à devenir le plus grand criminel de son temps.

— Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem (1963)

Se défendre est un droit inaliénable. Se défendre sans penser amorce l’autodestruction morale. La pensée trace la ligne éthique qui freine la violence avant qu’elle ne s’autonomise et ne dévore la cause qu’elle prétendait défendre.

L’abolition du monde commun

Le jugement perd son fondement sans un horizon de réalité reconnaissable. Répondre à une attaque documentée par l’invocation de « récits opposés » érode la base factuelle de la coexistence. L’équidistance cynique met sur un même plan des faits vérifiables et de la propagande, comme deux récits : elle efface la frontière entre vérité et mensonge.

L’usage frivole de concepts juridiques suprêmes opère selon une logique identique. Le mot se vide de ses conditions juridiques et devient projectile rhétorique. L’accusation abandonne la désignation d’une conduite pour définir une essence criminelle : elle substitue à la preuve la condamnation préalable.

La vérité évaporée cède tout son territoire à la propagande. Le jugement neutralisé prépare le terrain pour la violence.

Penser comme acte de résistance

Le véritable danger réside dans le renoncement passif à juger le mal. Le mal se passe de monstres : il lui suffit d’individus qui répètent des slogans sans s’arrêter pour examiner la réalité.

Penser constitue le premier acte de dignité face à l’horreur. Dans cette garde incorruptible, la pensée soutient le monde commun que l’équidistance et le slogan cherchent à dévorer.

La triste vérité est que la plus grande partie du mal est commise par des gens qui n’ont jamais décidé d’être ni bons ni mauvais.

— Hannah Arendt, La vie de l’esprit (1978)


Écho doctrinal : chapitre Hannah Arendt de La Raison Assiégée de Jimmy Baikovicius

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