Corruption du langage

Roni Kaplan : le porte-parole comme trophée d'un verdict anticipé

L'indignation sélective n'exige qu'un coupable.

18 juin 2026 · Publié initialement dans La Diaria · Voir l'original

L’acte politique s’est vêtu du langage juridique. La plainte portée par le PIT-CNT et un ensemble d’organisations contre Roni Kaplan feint d’ouvrir un débat sérieux sur le droit international, la guerre et la responsabilité de l’État. Mais elle manque de précision : elle offre des slogans. Elle cherche la criminalisation symbolique d’un État à travers un visage local.

Le droit distingue entre accusation et sentence, entre mesures conservatoires et condamnation, entre responsabilité politique et responsabilité pénale individuelle.

Les distinctions juridiques séparent le droit de la propagande. En janvier 2024, la Cour internationale de justice a ordonné à Israël de prévenir les actes génocidaires, de punir l’incitation et de faciliter l’assistance humanitaire ; elle n’a pas rendu un arrêt de génocide. L’affaire est toujours en cours. En novembre 2024, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahou, Yoav Gallant et Mohammed Deif pour de présumés crimes de guerre et crimes contre l’humanité ; ce ne sont pas des condamnations définitives et elles ne constituent pas, pour ces accusés, une accusation de génocide.

Le génocide n’est pas une pancarte. C’est le crime suprême du droit international. Il exige une intention spécifique, des actes déterminés, une preuve et une responsabilité individuelle. Une guerre peut produire ruine, faim, déplacement et mort civile sans que chacune de ces fractures constitue un génocide. La précision n’absout pas : elle ordonne l’accusation.

Il y a une souffrance réelle et brutale dans le peuple palestinien. Des dizaines de milliers de civils sont morts, la destruction à Gaza est massive et le flux humanitaire a subi blocages, retards, litiges, détournements et instrumentalisations par les parties au conflit. Les dénonciations d’organismes internationaux sur de possibles crimes de guerre méritent une enquête rigoureuse.

Le 7 octobre n’exempte pas Israël de toute responsabilité. Avoir subi un massacre d’une brutalité extrême ne libère pas un État de ses obligations internationales. L’horreur initiale ne rend pas légitime toute action ultérieure, n’efface pas la distinction entre combattant et civil, ne suspend pas la proportionnalité ni ne légitime l’indifférence face à la faim. Aucun droit de défense n’est une licence absolue. La justice ne peut sélectionner sa compassion selon le drapeau.

S’il y a eu des crimes de guerre ou des responsabilités pénales individuelles, que répondent ceux qui doivent répondre.

Reconnaître la responsabilité possible de l’État d’Israël n’oblige pas à tolérer une opération politique qui efface la responsabilité du Hamas, ampute la séquence causale et transforme Roni Kaplan en trophée médiatique d’une cause qui a prononcé son verdict avant d’entendre la preuve.

C’est là le cœur de la manœuvre.

La guerre à Gaza doit être examinée. Mais ce dont nous sommes témoins ici, c’est la capture de la justice comme scène de lynchage politique. La plainte contre Kaplan cherche à associer un nom reconnaissable aux mots les plus graves du code pénal et l’expose devant l’opinion publique comme si la condamnation était déjà signée.

Le PIT-CNT dénonce un parti pris tout en exhibant le sien. Il présente comme défense universelle des droits humains un texte qui omet le massacre fondateur du 7 octobre, les enlèvements, les violences sexuelles dénoncées, les otages et la nature terroriste du Hamas. Il omet, surtout, l’architecture militaire du Hamas incrustée dans des zones civiles, y compris des structures souterraines et des environnements proches d’hôpitaux, d’écoles et de quartiers densément peuplés.

Amputer l’antécédent produit un récit incontestable : sans le 7 octobre, la guerre est une agression unilatérale ; sans le Hamas, Gaza est une victime pure sans agentivité criminelle interne ; sans la stratégie consistant à utiliser la population civile comme bouclier, le droit de la guerre se réduit à un décor.

Le décor produit du récit.

Les Forces de défense d’Israël sont l’institution centrale d’une démocratie en guerre, composée de Juifs, de Druzes, de Bédouins, de Circassiens et d’Arabes chrétiens et musulmans, soumise au débat de sa propre société, au contrôle de ses tribunaux et à l’examen d’une presse libre. Cela ne les rend pas immunisées contre l’erreur, l’abus ou la dégradation morale.

La défense aveugle de l’État est aussi pauvre que l’accusation automatique.

Prétendre étendre l’accusation de génocide à un porte-parole pour le fait d’expliquer publiquement la position de son pays est un saut dans le vide. Confondre la fonction de porte-parole institutionnel avec une coaction pénale verrouille le droit. Critiquez-le. Réfutez-le. Questionnez-le. Mais transformer la communication en participation criminelle directe exige un standard de preuve que la plainte remplace par l’indignation.

Est-ce là le précédent que l’on veut instaurer en Uruguay ? Que les porte-parole de tout État en guerre soient pénalement poursuivis pour avoir défendu le récit officiel de leur pays ?

Le capital moral des droits humains se corrompt lorsqu’on l’emploie selon un critère de camp. Exiger la justice oblige à regarder le tableau complet. Cela oblige à nommer les victimes palestiniennes et les otages israéliens. Cela oblige à enquêter sur les responsabilités qui pourraient incomber à Israël sans effacer la responsabilité criminelle du Hamas. Exiger la justice exige de ne pas la transformer en pancarte.

Un détail scelle la nature du dossier : la plainte qualifie d’« opération génocidaire » l’opération israélienne « Pilier de défense » de 2012, près de onze ans avant la guerre actuelle, que Israël nomme « Épées de fer ». Étendre rétroactivement l’imputation de génocide à une opération distincte, séparée dans le temps et le contexte, révèle la méthode : le mot « génocide » opère comme catégorie englobant tout, non comme qualification pénale précise.

Parler avec la légèreté de la pancarte n’est pas la justice : c’est du théâtre moral.

La justice exige la preuve. Elle exige la proportion. Elle exige l’antécédent.

L’indignation sélective n’exige qu’un coupable.


Écho doctrinal : chapitre Le Verdict Anticipé de La Raison Assiégée de Jimmy Baikovicius

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